Lorsque j’ai rencontré Yves Desautels par hasard, j’ai eu le réflexe (commun, probablement, chez les auditeurs de Radio-Canada) de froncer légèrement les sourcils et de me dire : «Cette voix, je la connais, mais de où?». Et quand il s’est finalement présenté, j’ai lancé, enthousiaste:
- Ahh!! Yves Desautels, chroniqueur à la circulation?
Il a semblé ravi que j’aie fait le lien. Il m’a surtout paru enjoué de nature, vif, et ouvert à quelques questions… En fait, tellement ouvert que je me suis invitée à aller observer comment ça se passe sur le terrain.
Récit d’un après-midi dans le trafic.

Yves Desautels vient me chercher chez moi vers 14 h 30. Je suis évidemment flattée, mais au fond, quand ton métier suppose de circuler dans la ville en char, j’imagine que ce type de galanterie va pratiquement de soi…
Dans la camionnette encore stationnée, je veux savoir. D’abord, comment on devient chroniqueur à la circulation.
Il m’explique qu’il travaille à Radio-Canada depuis 1977, mais que ses huit premières années comme journaliste il les a passé dans les provinces de l’Ouest, là ou la station envoie souvent ses jeunes employés ”faire école”. De retour à Montréal en 1985, il fait des reportages sur des thèmes variés et se met à remplacer occasionnellement Roger Laroche, alors chroniqueur à la circulation. Il occupe ce poste à temps plein depuis maintenant 11 ans.
Les animateurs disent toujours aller rejoindre Yves Desautels «dans le hérisson». Alors le hérisson, c’est quoi?
- Ça réfère à la première auto dans laquelle on circulait pour donner à la fois les bulletins de circulation et de météo. C’était une toute petite auto avec 7-8 antennes dessus, ça ressemblait à peu près à un hérisson, le nom est resté.
Les chroniqueurs à la circulation ont aussi déjà eu un avion (!) pour observer le traffic. Mais lors des premières coupures, les grands patrons ont jugé qu’il fallait revenir sur terre.
- Bah, de toute façon c’était du trouble, fallait aller le chercher et le reporter à St-Hubert… Puis aujourd’hui, c’est pas nécessaire, avec les cellulaires c’est vraiment simple d’avoir l’information…
Justement, je crois qu’un survol des moyens de communication dont jouit le hérisson s’impose. Il y a:
- Deux téléphones fixés ensemble, un pour les abonnés de Bell (#951) et l’autre pour ceux de Rogers (*951) qui souhaiteraient donner leur input sur les voies congestionnées

- Un téléphone que quand qu’y sonne, faut répondre, parce que c’est le studio qui appelle pour le mettre en stand-by avant sa chronique. Yves Desautels installe alors son micro-casque et c’est à partir de ce téléphone que sa voix est transmise aux auditeurs.

- Une radio qui crache les avis de Transport Québec, accidents, travaux ou autres entraves à la circulation.

- une pagette qui donne grosso modo les mêmes avis que la radio, mais par écrit

- Et finalement un cellulaire personnel.

Quand tout ça se met à sonner en même temps, ça donne un petit feeling de film d’action.
Parlant d’action, c’est vendredi, 3h, et l’idée générale «je vais partir plus tôt du bureau pour éviter le trafic» se fait sentir sur les routes. Et nous en sommes témoin.

Les appels commencent. M. Desautels répond d’une voix forte «CIRCULATION, BONJOURRR!!» et écoute, tantôt concentré, tantôt amusé, les informations de ses collaborateurs.


Je constate qu’il semble connaître presque intimement quelques-uns d’entre eux.
- Salut Yves, c’est Marc, je suis sur la 15 là (ici j’avouerai que je dis ça par hasard, sans permis de conduire et nullement familière avec les routes de l’île de Montréal), c’est bein jammé, faut que j’aille (euh, quelque part)…
- Marc, Marc, MARC! Pourquoi faut que t’ailles là-bas, ça va te prendre UNE HEURE!!! C’est quoi, c’est madame Marc qui t’envoie faire des commissions?
Je suis surprise de son ton, et soulagée quand il s’esclaffe. Après son appel, il m’explique:
- Il y a des gens qui appellent tous les jours, alors je me permets de faire des blagues.
- Est-ce que vous finissez par connaître un peu leur vie?
- Bein, ça dépend. Mais il y a quelques années, on a organisé une petite soirée dans une brasserie près de Radio-Canada, pour voir de quoi on avait l’air. C’est devenu une tradition. La première année on était 15, et la dernière fois, on était 30!
Wow. Je trouve ça cute.
Yves va entrer en ondes à 15:10. Il reste encore un peu de temps pour rassembler l’information, écouter les autres bulletins de circulation, relire ses notes, demander des précisions à Transport Québec.

Et c’est parti. Tout en conduisant, il donne des détails sur cette heure de pointe qui s’annonce, comme tous les vendredis, mouvementée.

À sa première intervention, il a eu le temps de glisser quelques mots sur un événement culturel à venir, mais il a rarement l’occasion de faire ce genre de suggestions. Bien en évidence sous ses yeux, une liste d’heures lui rappellent de rester concis dans ses propos:

- Ça c’est les heures auxquelles je dois arrêter de parler. Je suis toujours le dernier à intervenir et souvent juste après moi c’est les nouvelles qui commencent. C’est un ordinateur qui les met en ondes alors si j’ai pas fini mon bulletin, il me coupe, c’est tout. Des fois après le tour de table il ne me reste que 30 secondes alors que je pourrais faire un 3 minutes avec l’information que j’ai…
- Ça doit être frustrant…
- Bah, que voulez-vous.
Pas de métier parfait, je me dis, mais cet inconvénient ne semble pas nuire à l’appréciation qu’Yves Desautels a du sien.
On fait un arrêt dans un petit stationnement, près du pont Jacques-Cartier. Bientôt, Denis Niquette, chroniquer de la circulation à Rythme FM, vient nous rejoindre.

Niquette est le doyen de la circulation à Montréal. Ça fait autour de 30 ans qu’il exerce ce métier.

On placote un peu, puis il s’interrompt pour répondre a un appel, qui ne dure finalement que quelques secondes.
- Excuse-moi, c’est une madame qui m’appelle tout le temps. Elle dit qu’elle a vu ma photo à Salut Bonjour et qu’elle est en amour avec moi.
Les deux chroniqueurs s’échangent fréquemment de l’information. À titre d’exemple, Niquette sort un communiqué de Transport Québec, ce qui devient un prétexte à une série de récriminations à l’égard de la gestion routière québécoise.

Mais l’ambiance est à la plaisanterie, malgré tout.

Cela dit, Yves doit reprendre son sérieux pour revenir en ondes.

On prend bientôt le chemin du retour. M. Desautels en profite pour aller vérifier les dires de Denis Niquette au sujet de Papineau Sud et l’appelle aussitôt pour lui donner l’heure juste.
- Voyons donc, Denis, où t’as pris ça! Je le vois là, j’suis à Gilford et Papineau, ça circule pas si mal! Bloqué jusqu’à Masson tu disais? Certainement pas! Bon ok, on se rappelle plus tard.
Comme quoi, même si au fond le chroniqueur pourrait donner ses bulletins stationné dans sa cour, ça reste pertinent (et plus amusant) de se faire en partie par lui même le portrait de l’heure de pointe.
- Vous croyez que la circulation à Montréal a changé, depuis que vous avez commencé à la couvrir?
- C’est sûr. Les gens achètent des maisons en banlieue, et de plus en plus loin, parce que ça coûte moins cher. Alors ils viennent travailler en ville avec deux autos, et plus, s’ils ont des enfants en âge de conduire. Pendant ce temps, les infrastructures restent les mêmes, sauf que maintenant elles tombent en ruine! Et on n’a pas construit de pont depuis le Pont Tunnel, en 1966… ça c’est sans parler de la conduite imprudente…
L’avenir ne s’annonce pas rose. Et la relève, elle?
- Ah, bien il y a un gars qui fait la circulation le dimanche, il me remplace aussi de temps en temps. Mais il est jeune, je sais pas s’il voudrait faire ça longtemps…
- Mais vous, vous aimez encore ça?
- Moi, ça fait juste dix ans que je fais ça, tsé. Excuse-moi. « CIRCULATION, BONJOURRR!! »
(voix de femme): Monsieur Desautels, je vous VÉNÈRE!!!
- …
- Vous vous souvenez hier, vous m’avez suggéré un trajet quand j’étais prise dans le trafic?
- Oui! Je m’en souviens.
- Bein là, je l’ai pris aujourd’hui, pis j’ai sauvé UNE DEMI-HEURE!!!!
- Ah! Bein j’vous l’avais dit?
- J’suis chez moi là, c’est fou. Est-ce qu’il y a des statues à votre effigie?
N’empêche, des commentaires comme ça, ça donne pas envie de prendre sa retraite.
