Taizé – Vilmantas
J’arrive à Taizé le 20 décembre, autour de 14h. Je cherche parmi les diverses baraques du site où se trouve l’accueil, je la repère mais elle est fermée. J’attends dehors en même temps qu’une femme asiatique dans la mi-trentaine, il fait gris et froid, je me demande où je viens d’atterrir.
On ouvre finalement la porte. Ce que je crois être un jeune frère nous accueille en anglais, j’apprendrai que c’est plutôt un permanent, ces jeunes, dans la vingtaine pour la plupart, qui séjournent à Taizé pendant plusieurs mois et qui se font assigner diverses tâches dans la communauté.
Il nous remet une feuille où se trouvent le plan du site, l’horaire de la journée, et notre numéro de dortoir. Sur la mienne, il m’indique où me rendre pour la corvée de 15h et pour la bible introduction du lendemain. Cela fait partie du programme proposé aux moins de 30 ans, la dame qui est avec moi est plus libre de son temps. C’est une Coréenne qui dit venir depuis une dizaine d’années, je suis impressionnée de savoir que l’intérêt pour Taizé s’étende sur un si vaste territoire.
Puis, le permanent sort un tableau qui indique la cotisation suggérée selon le pays et la durée du séjour. Dans mon cas, c’est 30 euros au total pour les 5 jours. Le peu de doutes que j’avais d’entrer dans une secte vient de se dissiper.
En route vers le dortoir, je parle à la Coréenne qui s’avère être notamment une professeure aux beaux-arts près de Paris. J’y reviendrai.
***
À 15h, je me rends à l’endroit indiqué sur mon plan pour me faire assigner ma tâche du jour. J’y découvre une petite salle commune, style cafétéria, presque vide à l’exception de deux petits groupes. Je m’assois et j’attends. C’est là que je rencontre Vilmantas, qui me permettra de me faire une meilleure idée de la routine qui m’attend.
- I don’t think I’ve met you, analyse-t-il, révélant un accent d’Europe de l’Est semblant sorti tout droit d’un film de James Bond.
- That’s because I’ve just arrived.
- Oh, I see. First time in Taizé?
- Yes, first time.
- Mh. Normaly, there is a lot of people here. Now it’s not the same.
Plusieurs gens me diront effectivement assez rapidement dans les premières conversations à quel point mon expérience à Taizé ne se compare pas à ce que c’est la plupart du temps : un endroit où se retrouve au delà de 1000 voir jusqu’à 3000 personnes qui s’étalent sur le site et remplissent l’église de leurs chants jour et nuit.
- So, what do we do?
- What do you mean?
- Are we not supposed to work?
- Work?
- Yeah, at three o’clock.
- Oh! Work! Yeah. Well. They left already.
- Where?
- To the washrooms.
- They all went to the washrooms?
- Yeah. That’s what they do. Clean the washrooms. During summer there are more things to do in the fields but now they just clean the washrooms.
- Oh…
- You can go look for them! Ajoute-t-il sans enthousiasme.
- No that’s ok, I’ll join them tomorrow…
Bon. Je suis quand même en vacances. J’ai pas trop envie de stresser pour retrouver des gens que je connais pas pour les aider à finir de nettoyer des toilettes. Puis il n’y a pas l’air d’avoir de conséquences graves à ne pas participer, après tout Vilmantas a l’air plutôt relax…
Je prends ainsi le temps d’écouter son histoire.
Vilmantas est un voyageur, un vrai. À l’âge de 24 ans, il quitte sa Lithuanie natale, alors secouée par une crise économique qui le laisse sans grande perspective. Avec ses maigres économies, il part sur la route. Cela fait 1 an et demi qu’il parcourt l’Europe, sans avoir une seule fois dormi à l’hôtel. «I always find something», confie-t-il en haussant les épaules. Une fois ou deux, peut-être, il s’est résolu à prendre l’autobus, sinon, il attend des bons samaritains le long des routes.
Un permanent lithuanien interrompt son récit lorsqu’il vient lui porter un papier et lui explique des choses pendant quelques minutes. Quand il part Vilmantas me traduit : «this is the address of my family in Berlin. I decided today that I will go and they found me a place to stay».
Il faut savoir que le 25 décembre, tout Taizé allait se déplacer aux rencontres de Berlin, où 30 000 jeunes étaient attendus. Cela fait partie des pratiques de la communauté d’organiser des rencontres un peu partout à travers le monde. Il y en a eu d’ailleurs à Montréal à quelques reprises.
Je ne sais plus comment on arrive sur le sujet mais je lui apprends que je ne suis pas chrétienne.
- Oh!… but why are you here?
- Because I want to sing the songs…
- Ok. Yeah… me too, it’s for the songs. And the people. Not really for God…
***
Plus tard cette soirée-là, je le retrouve, peu après ma première prière du soir. Il dit qu’il a entendu dire que des gars étaient partis chanter dans l’église du village (à distinguer avec l’église du site œcuménique). C’est une toute petite église romane à laquelle on a accès en back-up. Vilmantas m’y mène, il n’y a finalement qu’un jeune homme qui lit la bible sagement, mais qu’importe : j’y trouve une qualité de silence fascinante. L’atmosphère est enveloppante et propice au recueillement. Mais la présence de Vilmantas, que je sens plus tourmenté que pendant l’après-midi, me retient de méditer profondément. Je lui fais signe que je vais partir me coucher. Il me suit dehors et m’annonce qu’il retournera à l’autre église car il n’a pas sommeil ce soir. Troublé, il m’avoue:
« You know I lied to you this afternoon. I do like God.»
Le moins qu’on puisse dire, c’est que pour trouver un toit tous les soirs et des gens pour le faire avancer sur sa route depuis 1 an et demi, il doit avoir une bonne étoile.


